le 07.03.2010 LE PROGRES
Dans « Le quai de Ouistreham », la journaliste Florence Aubenas raconte plusieurs mois passés à Caen, dans le quotidien de la France précaire
>> Première rencontre dans une agence d’intérim, vous dites : « J’accepterai tout ». On vous répond : « Ici, tout le monde
accepte tout », et on ajoute : « Il n’y a rien ». C’est terrible…
Oui, et en même temps, c’est tout sauf une surprise. Depuis trente ans qu’on baigne dans la crise, on sait ce que signifient la précarité, le chômage… On sait tout, et on ne sait rien, car quand
on se prend les choses dans la figure, ça prend une autre dimension.
On sait que se développe une incroyable précarité, mais on continue, et heureusement! à faire des débats sur le travail dominical. Simplement, pour 20 % des gens, ce débat appartient à une autre
planète, car si eux ne veulent pas travailler le dimanche, c’est la porte! Pareil pour l’âge de la retraite, ou le niveau du Smic. Ces 20 % sont hors de tous les débats, hors des radars, et ils
ont précisément été créés pour ça, parce qu’on sait qu’ils sont aussi hors révolte.
>> Passage obligé, Pôle Emploi…
Pôle Emploi, au début, vous croyez que c’est du social, un endroit où on va s’occuper de vous pour que vous ayez des allocations, et peut-être un emploi.
D’ailleurs, la plupart des employés de l’ANPE étaient recrutés parmi les travailleurs sociaux.
Aujourd’hui, ce sont des commerciaux, à qui on demande de contrôler les gens, de vérifier qu’ils rentrent bien dans les cases des statistiques, et d’essayer de faire que les chiffres du chômage
baissent, alors que tout le monde sait qu’ils montent.
>> Ils le vivent comment?
Très mal. On préférerait presque, d’ailleurs, avoir en face de soi un vrai méchant qui traite les chômeurs de glandeurs. Mais pas du tout, votre conseiller Pôle Emploi est souvent un déprimé,
malade d’avoir à faire ce boulot-là. On se retrouve avec deux personnes désespérées l’une en face de l’autre, et c’est assez marrant, enfin révélateur, de voir que les gens qui avaient commencé
par protester, repartent en tapotant l’épaule de leur conseiller en pleurs, et en lui souhaitant « bon courage ». Cette situation de désespoir partagé est bien celle de
l’époque.
>> On sait tout, dites-vous, mais vous avez tout de même été surprise?
Ce à quoi on ne s’attend pas, c’est la fragmentation des choses, les quatre ou cinq employeurs différents, la course permanente avec
des temps de trajet aussi longs que le temps de travail, qui vous amènent dans les bons mois à 700 euros. On se dit alors : on n’y arrivera jamais… Et puis on continue quand même de rêver au CDI,
avec un seul employeur. Ceci dit, c’est aussi une question de génération. J’ai toujours connu la crise, mais pour nous le CDI demeurait quelque chose d’atteignable. Pour les gens de 20 ans, cette
précarité, cette fragmentation sont normales. Depuis la sortie du livre, les gens m’arrêtent dans la rue pour me parler de leur travail, et c’est comme si affleurait toute une France où l’on
travaille pour rien ou presque.
>> Le reste du temps, les précaires sont invisibles?
Exactement, et c’est fait pour ça. Le plus grand compliment, c’est : elle est venue, on ne l’a pas vue, pas entendue, c’est formidable! Au début, bêtement, je lançais des grands « bonjour », et
on me regardait comme si le balai avait parlé! Vous comprenez vite qu’il va falloir prendre la couleur de la moquette. On croit que c’est le passage obligé vers autre chose, mais on y reste.
>> « La révolution? N’importe quoi. Les gens ont bien trop peur », dit une des personnes du livre…
On a peur d’être repéré, de lever la tête. Vous êtes toujours en concurrence, on vous dit en permanence : si vous ne voulez pas, on prendra votre voisin. Mais il y a une forme de dignité qui
demeure, une sorte de solidarité pour pouvoir se payer une voiture, internet, le portable…
Ce sont des petits actes héroïques au quotidien, contre les mille façons de renoncer. Se lever à 4 heures du matin, fatiguée, et aider la copine à faire son travail parce qu’elle est encore plus
fatiguée que vous... On comprend que seul, on serait tous mort.. Ou plutôt : seul, ce monde serait invivable.
>> Comment expliquez-vous le succès du livre?
Je ne m’y attendais pas trop… Il doit faire écho à ce que vivent les gens, sans pouvoir le dire : il y a une gêne à avouer qu’on est
stagiaire non payé, ou qu’on court pour un tout petit salaire.
>> Pour beaucoup de Français, vous demeurez la journaliste qui a été otage en Irak…
Je n’ai pas l’impression que l’Irak m’ait fondamentalement changée. J’aurais pu être dégoûtée de mon métier, mais je l’adore, et l’Irak m’a toujours paru un accident du travail. En revanche,
l’Irak m’a fait traverser des choses qui m’ont amenée à relativiser ce que je peux vivre. En m’attaquant à ce projet, je savais que je m’exposais à des critiques…
>> On a parlé de voyeurisme...
C’est très français, ça, très parisien… Sur le net, des gens écrivent que ce livre, c’est Une bobo chez les pauvres, ou bien : Une people chez les précaires… Mais je vais aussi en Afghanistan, et
personne ne dit que c’est Une people chez les Afghans. Un journaliste, par définition, va chez les autres.
>> Cela peut aussi viser les lecteurs, qui découvrent les pauvres par procuration…
Tant mieux! L’information est faite pour ça, les journalistes sont des passeurs, qui emmènent les gens là où ils ne sont pas, ou les intéressent à des choses qui ne les intéressaient pas…
En décidant de faire ce livre, je me suis placée dans une position de possible ridicule. Et en France, on ne pardonne pas le ridicule. Mais moi, je l’assume, et pour tout dire, je m’en fous.
>> Que pensez-vous de la polémique du pouvoir contre les journalistes de France 3 détenus en Afghanistan?
Sinistre. Le gouvernement a demandé qu’on n’en parle pas, au nom de leur sécurité, mais il est le premier à en parler. Ensuite, il en parle toujours de manière négative, comme si l’on voulait
accabler des gens qui sont déjà dans une situation dramatique. Enfin, si l’on veut changer de politique à l’égard des otages français à l’étranger, et demander combien ça coûte, pourquoi pas –
mais attendons au moins que ceux-ci soient libérés.
Recueilli à Paris par Francis Brochet
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